Bonjour,

La semaine dernière, on a fait le tour de ce qui change côté assurances sociales quand on devient indépendant. J'avais mis de côté le deuxième pilier en vous disant que ce serait le sujet du jour. Le voici, avec le pilier 3a.

Commençons par nommer précisément le problème, parce qu'on le raconte souvent de travers.

Ce n'est pas que vous perdez quelque chose. C'est qu'un mécanisme s'arrête. Comme salarié, une part de votre salaire partait chaque mois vers une caisse de pension sans que vous ayez rien à décider. Une ligne sur la fiche de salaire, un certificat une fois par an. Votre retraite se construisait pendant que vous pensiez à autre chose.

Depuis que vous êtes indépendant, plus rien ne se construit tout seul. Aucun prélèvement automatique, aucun rappel, aucune ligne sur aucun document. Le trou ne se creuse pas d'un coup. Il s'installe année après année, en silence. Il ne se signale jamais.

Ce que l'AVS vous laisse

Un chiffre pour cadrer la discussion. Au 1er janvier 2026, la rente de vieillesse AVS mensuelle va de CHF 1'260 au minimum à CHF 2'520 au maximum pour une personne seule. Pour un couple marié, la somme des deux rentes individuelles est plafonnée à CHF 3'780.

Ces montants sont désormais versés treize fois. La 13e rente de vieillesse, acceptée en votation, sera versée pour la première fois en décembre 2026. Elle correspond à un douzième de la somme des rentes effectivement versées au cours de l'année. Elle revient aux personnes qui ont droit à une rente de vieillesse au mois de décembre.

Prenez une seconde pour regarder le plafond. CHF 2'520 par mois, treize fois. C'est le maximum absolu, réservé à une carrière de cotisation complète. Si vous ne faites rien d'autre, c'est votre revenu de retraite en entier.

L'AVS n'a jamais été conçue pour être seule. Le système suisse repose sur trois piliers parce qu'il en faut trois. Le deuxième s'est arrêté le jour où vous avez quitté le salariat. Le troisième, personne ne l'a jamais alimenté à votre place.

Deux outils, une seule décision

Vous avez deux voies pour reconstruire. Elles paraissent complémentaires. Elles sont en réalité largement exclusives l'une de l'autre. C'est le point que presque personne n'explique.

Voie 1 : le deuxième pilier à titre facultatif. Vous n'êtes pas soumis à la prévoyance professionnelle obligatoire, mais vous pouvez y adhérer. Le mémento officiel 6.06 le dit ainsi : « Vous pouvez vous assurer à l'assurance facultative : si vous êtes indépendant/e ». La demande se fait auprès de l'institution de prévoyance de votre profession, s'il en existe une, ou auprès de la Fondation institution supplétive LPP, qui est tenue de vous accepter.

En pratique, l'institution supplétive vous demande un questionnaire, un avis d'entrée, une demande d'affiliation et surtout une confirmation de votre caisse de compensation AVS attestant que vous exercez bien une activité indépendante. On retrouve la logique de l'Édition 5 : c'est la caisse qui fait foi sur votre statut, partout.

Voie 2 : le pilier 3a avec la grande déduction. Si vous n'êtes affilié à aucun deuxième pilier, vous ne déduisez pas les CHF 7'258 habituels. Vous déduisez 20 % de votre revenu de l'activité lucrative, au maximum CHF 36'288 par an.

Voilà pourquoi les deux voies ne s'additionnent pas. La circulaire fiscale fédérale distingue les contribuables selon un seul critère : êtes-vous affilié à un deuxième pilier, oui ou non. Elle ne demande pas si cette affiliation est obligatoire ou volontaire. Le jour où vous adhérez à l'institution supplétive, vous devenez affilié. Votre déduction 3a redescend au petit montant.

Ce n'est pas une raison de renoncer au deuxième pilier. C'est une raison de choisir en connaissance de cause plutôt que d'empiler les produits.

Le pilier 3a, concrètement

Pour cotiser au pilier 3a, il faut « exercer une activité lucrative salariée ou indépendante dont le revenu est soumis à l'AVS ». Pas de revenu soumis à l'AVS, pas de 3a. C'est aussi simple que cela.

Les deux plafonds en vigueur pour 2026 :

Situation

Déduction maximale 2026

Affilié à un deuxième pilier (« petite » déduction)

CHF 7'258

Non affilié à un deuxième pilier (« grande » déduction)

20 % du revenu, au maximum CHF 36'288

Deux précisions qui changent le calcul.

Le pourcentage compte plus que le plafond. La règle est de 20 % du revenu. Le plafond de CHF 36'288 n'entre en jeu que très haut : il faut CHF 181'440 de revenu pour l'atteindre. À CHF 50'000 de revenu, votre limite est de CHF 10'000. À CHF 100'000, elle est de CHF 20'000. C'est déjà beaucoup plus que ce qu'un salarié peut déduire. C'est le vrai avantage fiscal du statut.

Le revenu de référence n'est pas votre chiffre d'affaires. La circulaire est précise sur ce point. Pour une activité indépendante, il s'agit « du solde du compte pertes et profits après rectifications fiscales et déduction des cotisations personnelles à l'AVS/AI/APG, à l'exception des cotisations à des formes reconnues de prévoyance ». En clair : votre bénéfice après cotisations sociales, mais avant de déduire le 3a lui-même.

Dernier détail, prosaïque et coûteux quand on l'oublie. Le versement doit être crédité sur votre compte au plus tard le 31 décembre. Un virement lancé le 30 décembre qui arrive le 2 janvier compte pour l'année suivante.

Le piège qui touche presque tous mes lecteurs

Beaucoup d'entre vous démarrent une activité indépendante à côté d'un emploi salarié. C'est la manière raisonnable de se lancer. Je fais exactement pareil.

Cette configuration a une conséquence fiscale que je vois passer sous silence à peu près systématiquement.

Si vous êtes affilié à une caisse de pension pour votre emploi salarié, vous êtes affilié à un deuxième pilier. Point. La grande déduction ne vous est pas ouverte, y compris sur la partie indépendante de vos revenus. La circulaire traite explicitement le cas symétrique, celui de l'indépendant dont l'activité salariée est accessoire : il « a droit uniquement à la déduction prévue à l'article 7, alinéa 1, lettre a, OPP 3 », c'est-à-dire la petite.

Concrètement, votre plafond passe de CHF 36'288 à CHF 7'258. Un rapport de un à cinq.

Ce n'est ni une injustice ni une bizarrerie. Vous avez déjà un deuxième pilier qui se construit. Le système ne finance pas deux fois le même besoin. Mais il faut le savoir avant de bâtir un plan d'épargne sur un plafond qui n'est pas le vôtre.

Un cas particulier existe. Quand c'est l'activité salariée qui est accessoire, une exemption de l'assurance obligatoire peut rouvrir la grande déduction. C'est une situation à examiner avec votre institution de prévoyance et votre taxateur, pas une case à cocher.

L'année de la bascule

Vous quittez votre emploi en mai pour vous mettre à votre compte. Salarié affilié pendant cinq mois, indépendant sans caisse de pension pendant sept. Quelle déduction ?

La circulaire prévoit le cas. Lors du passage d'une activité dépendante à une activité indépendante, « le total des cotisations ordinaires ne peut cependant pas dépasser le montant-limite supérieur de la déduction fixé à l'article 7, alinéa 1, lettre b, OPP 3 ». Autrement dit le plafond de la grande déduction, CHF 36'288, sert de limite d'ensemble à l'année.

C'est une bonne nouvelle pour qui bascule en cours d'année. C'est aussi typiquement le genre de calcul qu'on confie à une fiduciaire la première fois.

La nouveauté à connaître cette année : les rachats

Depuis le 1er janvier 2025, il est possible de combler après coup une année où l'on n'a pas cotisé au pilier 3a, ou pas assez. C'est une possibilité nouvelle dans le paysage suisse. Elle concerne directement les indépendants, dont les revenus varient d'une année à l'autre.

Le premier rachat devient possible en 2026, pour l'année 2025. Les lacunes antérieures à 2025 ne sont pas rattrapables. Le mécanisme se construit à partir de maintenant.

Les conditions sont cumulatives. Il faut les lire ensemble :

  • Avoir eu le droit de cotiser au 3a l'année de la lacune et l'année du rachat, donc un revenu soumis à l'AVS dans les deux cas.

  • Verser le montant maximal de l'année en cours avant de racheter. Le rachat vient en plus de la cotisation ordinaire, jamais à sa place.

  • Ne combler que des lacunes situées dans les dix années précédentes, postérieures à 2025.

  • Ne pas avoir déjà perçu de prestation de vieillesse du 3a.

Deux limites à retenir. Un seul rachat par année fiscale. Et son montant plafonne à la petite déduction, soit CHF 7'258, même si l'année manquante vous aurait ouvert la grande. Le rattrapage est réel, il n'est pas intégral.

Les rachats sont déductibles au même titre que les cotisations ordinaires.

Le pilier 3a comme financement du démarrage

Un point que beaucoup de créateurs découvrent trop tard, ou au contraire utilisent sans en mesurer le prix.

L'avoir du pilier 3a est bloqué, sauf cas énumérés. Or l'un de ces cas est précisément le nôtre : le versement anticipé est possible lorsque « le preneur de prévoyance s'établit à son propre compte ». Les autres cas sont l'acquisition d'un logement pour ses propres besoins, le départ définitif de Suisse, la perception d'une rente entière d'invalidité, ainsi que le transfert vers un rachat du deuxième pilier ou vers une autre forme du 3a.

Vous pouvez donc financer votre lancement avec votre 3a. La question n'est pas de savoir si c'est permis, c'est de savoir ce que vous faites. Vous transformez une épargne retraite en capital d'amorçage, avec un impôt de sortie à la clé et une lacune qui, elle, ne se rachète pas au titre des nouveaux rachats. Ce n'est pas interdit. Ce n'est pas neutre.

Côté déclaration d'impôt, à Fribourg

Trois lignes qui vous éviteront un aller-retour avec le Service cantonal des contributions.

Les cotisations que l'indépendant verse pour sa propre prévoyance professionnelle se déduisent « à concurrence de la part de l'employeur ». Si vous n'employez personne, la moitié des cotisations est considérée comme la part de l'employeur. Cette moitié-là passe dans les charges de l'activité.

L'autre moitié, la part privée, ne se déduit pas du revenu de l'activité indépendante. Elle va « exclusivement sous code 4.140 de la déclaration d'impôt », même si cette rubrique semble réservée aux rachats.

Les cotisations au pilier 3a se déduisent « uniquement sous code 4.130 ».

Trois codes, une seule règle : ne déduisez jamais deux fois le même franc.

La question qui fâche : à partir de quel revenu ?

Je vous dois une réponse honnête plutôt qu'un chiffre rassurant.

Il n'existe pas de seuil officiel. L'économie que vous réalisez dépend de votre taux marginal d'imposition, qui dépend de votre revenu total, de votre commune, de votre état civil et de vos autres déductions. Personne ne peut vous donner ce chiffre sans regarder votre situation. Méfiez-vous de qui le fait.

Ce que je peux vous donner, c'est la méthode et les outils.

Calculez-le vous-même, en dix minutes. L'État de Fribourg met à disposition un calculateur d'impôt en ligne. La Confédération en propose un également. Faites tourner deux simulations, une avec la déduction 3a, une sans. La différence est votre économie réelle, en francs. Aucun raisonnement ne vaut ce chiffre-là.

Et posez la question de trésorerie avant celle de l'impôt. Un franc versé au 3a est bloqué jusqu'à cinq ans avant l'âge de référence AVS, sauf les cas énumérés plus haut. Un indépendant qui démarre a besoin de réserves disponibles. L'Édition 6 rappelait pourquoi : il n'y a pas d'assurance-chômage derrière vous. Le bon ordre est celui-ci. D'abord la réserve de trésorerie. Ensuite le 3a. Le gain fiscal ne vaut jamais un problème de liquidités.

Un repère simple pour commencer. Ouvrir un compte 3a coûte zéro franc et n'oblige à aucun versement. Vous pouvez y mettre CHF 200 un mois et rien le suivant. Beaucoup de créateurs repoussent l'ouverture en attendant d'avoir « de quoi », alors que la marche à franchir n'existe pas.

Les pièges à éviter

  • Croire que le deuxième pilier facultatif s'ajoute à la grande déduction 3a. Il la remplace par la petite.

  • Bâtir un plan sur CHF 36'288 alors qu'on est salarié à côté. Le plafond réel est alors de CHF 7'258.

  • Calculer les 20 % sur le chiffre d'affaires. La base est le bénéfice après cotisations AVS/AI/APG.

  • Virer sa cotisation le 30 décembre. Le crédit doit être effectif au 31 décembre.

  • Attendre pour racheter. Les lacunes antérieures à 2025 ne se rattrapent pas. Un seul rachat est possible par année fiscale.

  • Vider son 3a pour financer son lancement sans mesurer la lacune créée. Elle n'entre pas dans le nouveau mécanisme de rachat.

  • Remettre la question à quarante-cinq ans. C'est l'âge auquel le trou devient visible, pas celui auquel il commence.

Les ressources officielles

La semaine prochaine

On passe à la TVA. Précisément au seuil de CHF 100'000 dont tout le monde parle sans toujours savoir ce qu'il déclenche. Quand l'assujettissement devient obligatoire, ce qui compte exactement dans le calcul, pourquoi s'assujettir volontairement peut être malin dans certains cas et catastrophique dans d'autres.

D'ici là, prenez soin de vous. Et faites tourner le calculateur, c'est dix minutes.

Claudino

swissadmin.ail'administration suisse, enfin claire.

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swissadmin.aiClaudino Tavares Monteiro, Entreprise Individuelle, 1630 Bulle (FR). Information générale, sans valeur de conseil individualisé : pour votre situation particulière, adressez-vous à une fiduciaire, à votre caisse de compensation, à votre institution de prévoyance ou au service cantonal compétent.

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